mercredi 8 novembre 2017

Chanson douce, Leila Slimani

Résumé : Le roman de Leïla Slimani s'ouvre sur un cri affreux, celui d'une mère. La narratrice révèle dès le premier chapitre l'assassinat de deux enfants et la tentative de suicide de leur nourrice « qui n'a pas su mourir »... Retour en arrière : après la naissance du deuxième enfant de Paul et Myriam, la jeune femme souhaite retravailler et se met en quête de la nounou parfaite. Quand Louise apparaît, avec son visage « comme une mer paisible », elle sait qu'elle l'a trouvée. La fée du logis s'installe donc dans l'appartement et comble les fantasmes de famille idéale : enfants calmes et bien peignés, ménage tenu au cordeau, dîner préparé. Au fil des mois, Louise apprivoise chacun, se rend indispensable. De discrètes notes discordantes se font pourtant entendre : l'étrange impassibilité de Louise et sa solitude, la course éperdue de Myriam écartelée entre amour maternel et désir de réussite.

Quatrième de couverture : Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame.
À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

Mon avis : Pour tout vous dire, j'ai longtemps hésité avant de me plonger dans ce roman. Comme tous les prix Goncourt, j'avais très envie de le lire. Mais, ce n'est pas tout à fait le bon moment pour moi. J'en profite en effet pour vous annoncer qu'à l'heure où je publie cet article, je suis enceinte de 5 mois (oui, je voulais le garder un peu pour moi avant de vous l'annoncer). Au moment où se posent les questions de garde, c'était pas forcément judicieux de lire ce roman qui a eu un écho particulier pour moi.
Et puis, l'écriture m'a emportée : simple, efficace, sans en faire trop l'auteur réussit à nous plonger dans l'angoisse de l'attente. On sait que le drame va arriver mais on ne sait pas pourquoi (ça vous rappelle quelque chose ?). Il se lit très facilement, très vite et pourtant c'est un récit qui résonne en nous et qui laissera un certain malaise chez le lecteur pendant longtemps. On s'interroge sur notre monde de vie, sur la facilité que nous avons à faire entrer une étrangère dans notre vie et celle de nos enfants. Est-ce le meilleur des choix ? Sait-on jamais quelles sont les intentions de cette inconnue ? Ou bien peut-on être certain à cent pour cent de sa santé mentale ?  Les faits divers n'arrivent pas précédés de tambours et trompettes, et c'est tellement habituel que des proches soient abasourdis par les exactions de tel ou tel criminel, qui était un voisin si poli, si discret, jamais d'histoire.....et c'est aussi ce qui intensifie l'angoisse, plus dense et sournoise que dans un polar qui traite d'une enquête autour d'un tueur en série : celui-là , on le voit venir, il est l'incarnation du mal, les rôles sont distribués, il est sans doute plus facile à repérer et il ne viendrait à l'idée de personne de l'embaucher pour lui confier ce que l'on a de plus cher au monde ! Mais ici, les victimes comme le criminel sont tellement banals, tellement ordinaires que la suspicion n'a plus de support déviant pour canaliser les craintes.
Le roman contient également une subtile analyse de notre société contemporaine avec notamment des jeunes parents tiraillés entre la réussite professionnelle et les exigences d'une vie familiale. Tout au long du roman, Leïla Slimani, évoque aussi avec pudeur et tendresse à travers les difficultés de leur quotidien, le sort de ces petites gens, souvent immigrées, souvent sans papiers, toujours démunies, ces fantômes urbains qui vivent dans un monde parallèle et vendent leurs compétences domestiques et maternelles, et offrent quelques mots d'amour et d'affection, en baoulé, dioula, arabe, hindi, filipino, russe, aux marmots que leur confient des couples économiquement dominants, pris dans le tourbillon de carrières qui les prive de temps.
La scène inaugurale décrit un tableau aussi horrible qu'irréparable digne des meilleurs scénarios de films d'horreur, en totale contradiction avec le titre du roman qui laisse présager une paisible histoire. Dans les chapitres suivants, Leïla Slimani dévoile l'implacable chronologie des événements qui ont abouti à cet épilogue. La progression lente, implacable, quasi indicible du livre décrit à merveille la pente douce mais inéluctable qui mène Louise à l'abîme. C'est justement cette linéarité dans l'évolution des comportements de la nounou, des enfants et des parents qui rend à souhait le drame que personne n'a pu ou voulu voir venir. La négation de la personne au seul bénéfice de son rôle social, l'effacement de soi pour plaire, le devenir plus, le paraître au-delà des espérances, vivre dans la logique du mérite ... et l'abandon de la responsabilité parentale déléguée, voilà ce qui tisse le coeur même du débat que ce livre doit susciter. Avec beaucoup de talent, elle réussit à émettre des petits indices sur la suite des événements (d'autant plus angoissants), toujours à la limite entre la crise de nerfs et la véritable pathologie et qui peu à peu conduit à l'inéluctable menace qui plane au-dessus de la petite famille.
Sans jamais porter de jugement sur ses personnages, elle utilise une écriture sobre, aussi neutre que l'est un rapport d'autopsie, totalement adaptée à cette autopsie d'une catastrophe annoncée. Elégants et sensibles, les mots sont agréablement assemblés pour former des images émouvantes, teintées d'une poésie mélancolique qui accentue le rythme lancinant du roman. Finalement, le récit de Leïla Slimani dépeint avec une certaine distance le mécanisme d'une impitoyable aliénation sociale, morale, sentimentale et psychique qui transforme une pauvre créature sans amour en machine à tuer. La fin risque d'en décevoir certains mais je pense que la direction prise est délibérée. On ne peut pas tout expliquer de l'humain qui lui, n'est pas une machine.

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